Demande en mariage
MERS-EL-KÉBIR, le 5 Juin 1961,
« - Cher Monsieur,
Aujourd’hui, si j’ai pris sur moi-même,
- Après mille détours, autant de réflexion,
- De m’adresser à vous dans ce moment suprême
- C’est que j’ose espérer sur la compréhension,
- Sur votre humanité, sur votre bienveillance
- A l’égard d’un enfant qui est fort malheureux
- Puisque, depuis des mois, il est loin de la France
- Dans un pays hostile et assez belliqueux.
- A quoi me servirait d’avoir de la franchise
- Si je restais, ainsi, inconscient du devoir ?
- Ô Monsieur !... vous savez combien j’aime Maryse,
- Vous connaissez aussi quel est mon désespoir.
- Plus d’un an est passé depuis notre rencontre,
- Un an que cet amour continue d’exister ;
- Dire que je suis fou, ma lettre vous le montre,
- Fou d’amour, à mourir, je peux vous le jurer.
- Oui, j’aime votre enfant et mon cœur bat pour elle,
- La vie qui l’a poussée un beau jour dans mes bras
- N’avait pas l’intention d’éveiller la querelle,
- Ni m’opposer à vous, à mon grand embarras.
- Je n’en ai, par ailleurs, ni l’envie, ni la force
- Puis, lutter contre vous ferait mon désespoir,
- Avec tout mon respect, j’aimerais que s’amorce
- Un lien qui, à coup sûr, ramènerait l’espoir
- Dans le fond d’un esprit livré à la détresse,
- A la désillusion, au désenchantement ;
- Vous seul pouvez, Monsieur, nous conduire à l’ivresse
- Par le fait de donner votre consentement.
- Peut-être, direz-vous, que j’ai beaucoup d’audace,
- Que je suis insouciant ou que je suis moqueur,
- N’en croyez surtout rien, si je reste tenace,
- Je forme le souhait de rester débiteur
- D’une vie qui ressemble à nulle autre pareille
- En amenant l’amour à son plus haut niveau,
- Dans une union sacrée, une pure merveille
- Et qui ne s’éteindra qu’à la mise au tombeau.
- Ô Monsieur !... cet amour que je porte en mon âme,
- Que je nourris en moi pour l’un de vos enfants
- Me fait vivre un atroce, un cruel, affreux drame
- Et vous avez pouvoir d’apaiser mes tourments.
- Ô je vous en conjure !... ô je vous le demande !...
- Ne me rejetez pas comme un vil vagabond ;
- Si je me livre à vous, si je me recommande,
- Si j’ai à votre égard un respect si profond
- C’est que j’ai là, Monsieur, une idée bien précise
- Qui est de devenir, pour vous, un autre fils,
- Pensez que vous feriez le bonheur de Maryse
- En acceptant, ce jour, que nous soyons unis.
- Songez, je vous en prie, songez à moi, à elle,
- Nous nous sommes aimés toujours très dignement,
- Et notre amour n’est pas une simple étincelle
- Qui risque de s’éteindre au moindre coup de vent.
- J’ai une dignité, vous devez le comprendre
- Et pourtant, aujourd’hui, je me place à vos pieds,
- Ayez cette bonté d’accepter de m’entendre,
- Ma démarche n’est pas celle d’un va-nu-pieds.
- De notre amour, le ciel en a fait les semailles ;
- Dans un but très précis il rapproche nos cœurs,
- Ô Monsieur !... acceptez de voir nos épousailles,
- Ne nous rejetez pas au sein des profondeurs.
- Nous avons enduré de cruelles blessures
- Par la séparation, la tristesse et l’ennui ;
- Un seul mot peut calmer toutes nos meurtrissures,
- Un mot, rien qu’un seul mot, Monsieur, direz-vous "Oui"?
- Auriez-vous le courage à jeter la détresse,
- De briser tout espoir au cœur de deux enfants ?
- Venant de votre part, une telle bassesse
- Vous laisserait indigne, et ces pauvres amants
- Placés sous la pression de forces déchirantes,
- Ne pouvant plus lutter, étouffant leur désir,
- Sans cesse rejetés par des vagues mouvantes
- N’auraient pour toute envie que celle d’en finir.
- Monsieur, ayez pitié, car le cœur qui se donne,
- Qui s’offre en sacrifice en un élan divin,
- Votre devoir de père, oui, le vôtre en personne,
- Est de venir vers lui, lui montrer le chemin.
- Sachez le protéger dans l’étrange bataille
- Qu’un destin trop ingrat peut lui faire subir ;
- Restez auprès de lui pour passer la mitraille,
- Ne soyez pas l’objet qui pourrait le tarir.
- Pensez à votre enfance et à votre jeunesse,
- N’avez-vous pas aimé, aussi, à votre temps ?
- N’avez-vous pas goûté à cette folle ivresse
- Qui transforme l’amour en merveilleux printemps ?
- N’êtes-vous pas comblé auprès de cette femme
- Qui vous a entouré d’une grande affection ?
- N’avez-vous pas souffert en subissant le drame
- Que fait peser le poids de la séparation ?
- En vous disant cela, c’est en toute innocence,
- Mais c’est sans doute aussi, un peu, pour vous montrer
- Que j’ai besoin de vous, et de votre indulgence
- Puisque, sans votre accord, je reste prisonnier.
- Vous nous feriez subir une atroce torture
- Ne pouvant empêcher cependant, qu’au retour,
- Viendrait le jour béni où nous pourrions conclure
- Par un geste sacré, l’union de notre amour.
- Ô Monsieur !... c’est certain, vous seul pouvez nous rendre
- A cette liberté si chère aux amoureux,
- Vous devez nous aider, vous saurez nous comprendre,
- Je ne devrai qu’à vous que nous soyons heureux.
- Pour ma part, vous avez déjà cette assurance
- Que je vous aimerai comme un fils, dignement,
- Quel que soit votre choix, je garde l’espérance
- Que vous aurez à cœur de calmer mon tourment.
- Monsieur, pardonnez-moi mon intrusion brutale
- Mais, pour le bien de tous, il faut que tout soit clair ;
- Si ma demande, un jour, devait m’être fatale,
- Si vous me déchiriez au profond de ma chair,
- N’en gardez pas rigueur, jamais, à votre fille,
- Maryse ignore tout, je ne lui ai rien dit,
- En voulant m’insérer parmi votre famille
- Je fais parler mon cœur, et que je sois maudit
- Si je cause le trouble ou sème le désordre
- Mon but n’était pas là, bien loin cette intention.
- Dès cet instant, Monsieur, je m’en tiens à votre ordre
- Avec tout mon respect, mais aussi soumission.»
(extrait du roman "Les deux cœurs" de Jack Harris)
- Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires
- 214 lectures
